Pourquoi disserter en philosophie ?

    La philosophie est datée d'Aristote. Elle trouve sa source dans l'étonnement, qui cherche comme la science des causes aux phénomènes naturels. Mais bien loin de se limiter comme elle au mathématisable, la philosophie veut saisir toutes les choses dans leur signification humaine. L'objet de la philosophie est de donc saisir les sens (l'essence) d'un objet qui se donne aux sens. Ce qui ne peut se faire que par une recherche logique et systématique. La seule méthode qui pourvoit à ces deux conditions et qui peut s'appliquer à toute chose est la dissertation. Voilà pourquoi elle est la méthode nécessaire de la pensée.

I. DEFINITION : A QUOI SERT LA DISSERTATION ?
ELLE EST LA METHODE DE LA PHILOSOPHIE.

La philosophie n’a pas d’objet, elle est définie par sa méthode. Elle peut s’interroger sur tout, contrairement à toute « science » qui se cantonne à un domaine et aux phénomènes qui s’y rattachent : la biologie ne s’intéresse pas aux faits économiques mais à ceux de la nature. La philosophie, elle, chapeaute toutes les sciences, et c’est en cela qu’elle en est la « princesse » (« la première d’entre toutes » ; plutôt que « la reine »), n’a pas de bornes puisqu’elle peut indistinctement s’interroger sur « qu’est-ce qu’un fait social ? » (en sociologie), « qu’est-ce qui est historique ? » (en histoire), « le vivant » (en biologie) ou « la mathématique est-elle un jeu de l’esprit ? ». Au-delà des sciences, elle est évidemment capable de s’interroger sur « le temps », « les robots », « le probable », « la fête »… Tout ce qui touche à notre réalité.

Ce foisonnement de questions n’est pas pour autant synonyme de désordre philosophique, bien au contraire. D’abord, malgré l’inexistence d’un objet qui serait particulier à la philosophie, on peut tout de même définir ses différents « thèmes » : l’esthétique, l’éthique, la politique, l’épistémologie et la métaphysique (la théologie…). Ensuite, pour juguler cette inflation la philosophie fut obligée de mettre au point une méthode radicale pour fonctionner correctement. S’interrogeant sur son but, la philosophie peut répondre : « j’ai un objet, au-delà de ses multiples réalités, ‘‘l’essence des choses’’ ». Ainsi, alors que toute science cherche à expliquer une réalité particulière, la philosophie « déroule » le fonctionnement même de cette explication. Elle définit chaque domaine dans lequel chaque science se trouve ensuite « encerclée ». La science est « enfermée » dans son objet ; ainsi l’économie ne sortira jamais d’une explication économique des phénomènes (le vieillissement, par ex). Là où la philosophie s’élève et contemple cet objet même, car elle seule « pense » et est « objective ».

Pour pouvoir traiter de la multiplicité de ses thèmes, la philosophie doit donc proposer une méthode commune à tous et capable de saisir le seul objet qui la contente, leur essence. Car il s’agit bien de mettre de l’ordre, par une même méthode radicale et transposable à tous ses objets, la dissertation. La dissertation sera donc la méthode de la philosophie pour atteindre l’essence. Toutefois, cette explication ne contente que les ouvriers de la philosophie qui sont déjà convaincus du but assigné à leur « métier ». En effet, ce n’est une démonstration valable que si on a envie de « mettre de l’ordre » c’est à dire que l’on accepte comme un consensus la nécessité de « faire de la philosophie ». Or l’élève lambda n’en a cure et voit encore moins, a priori, en quoi la dissertation serait plus adaptée à la philosophie qu’autre chose de moins difficile à mettre en œuvre (la description, l’argumentation ou, plus fantaisiste encore, le feeling). Car de la contrainte à la nécessité, il n’y a qu’un pas, celui de « l’intérêt philosophique » ; or on sait avec Nietzsche qu’il n’y a que la nécessité, non vécue comme une contrainte (= une exigence contingente et douloureuse), qui permet à la liberté de s’exercer. On ne pourra donc donner l’envie de philosopher qu’à condition d’apporter la preuve de la nécessité de disserter. Il faut donc montrer la nécessité d’un traitement philosophique des objets (pourquoi ne se contenter que d’une essence plutôt que d’une simple explication subjective ?) qui dès lors rendra la dissertation plus que nécessaire, indispensable.

II. QUEL EST L'OBJET DE LA PHILOSOPHIE ?
LES SENS DES CHOSES (L'ESSENCE DES CHOSES).

L’humanité se pose des questions. Elle s’en est toujours posée à partir du moment où elle a appris, détachée de la nécessité et de la conservation de soi, à contempler un objet en dehors de toute considération utilitaire. Par exemple, l’homme travaille « pour vivre », jusqu’à un jour pouvoir déléguer cette tâche à des esclaves, et ainsi le contempler extérieurement (dans la Grèce Antique). Alors, et seulement alors, il jouit d’une distance suffisante pour saisir le rôle ontologique du « travail » : le travail est une façon pour l’homme de se donner ses propres fins c’est à dire de se donner de l’identité, par la représentation de soi dans les objets de son travail. La philosophie est donc cette démarche née de cette disposition de l’esprit humain à chercher à tout prix une réponse à quelque chose d’extra-ordinaire, dès lors qu’on en a un souci humain (non utilitaire). Pourquoi a-t-on tellement besoin de travailler, alors que l’expérience en est si douloureuse ? Elle est cette « approche » des choses qui cherche à apporter une réponse précise à des questions que se pose l’humanité. Si la philosophie est par là « la fille de l’étonnement » (Aristote), qui fait naître les questions et, par conséquent, cette approche si particulière, la dissertation seule saura en porter « le fruit ».

L’étonnement provient de ce qui est extra-ordinaire, ce qui « sort de l’ordre » c’est à dire ce qui n’a pas encore de sens prédéterminé. L’homme dispose à ce titre d’un « monde propre » dans lequel il doit ramener le reste de l’im-monde (ce qui ne l’est pas encore) pour y prendre pied (Heidegger). Ce monde propre est le monde du sens, parce qu’il est bien ordonné : il est « propre » (comme on le dit d’une chambre bien ordonnée) parce qu’il le comprend. Mais ce monde est aussi propre « à l’homme », au sens où « c’est le sien » parce qu’il se l’est approprié. L’appropriation du sens passe donc par la compréhension, sorte de maîtrise intellectuelle (qui n’est pas celle, utilitaire, de la science) des objets qu’il côtoie. Le propre de l’homme est donc bien de s’inscrire dans le monde, en trouvant du sens dans les choses ou plutôt en les lui en donnant. Ce sens, il le trouve dans l’essence et pour cela doit faire de la philosophie. Il doit « apprendre à s’étonner » des choses, trouver leur essence, pour les ramener dans son « ordre ». En s’appropriant l’essence, l’homme s’approprie le monde car il le comprend.

Or comprendre c’est expliquer, ne serait-ce qu’à soi, donc « dérouler » un cheminement pour (se) convaincre. La philosophie doit donc convaincre, elle est cette méthode qui clarifie la pensée, l’unifie et en organise le déroulement autour d’un « sujet », pour apaiser l’étonnement qu’il suscite (il n’y a rien de pire qu’une énigme à laquelle on ne trouve pas de solution). Il faut donc une logique à la pensée philosophique. Mais ce n’est pas suffisant car une argumentation, par exemple, peut très bien être logique sans pour autant convaincre : c’est le cas par exemple en politique dans laquelle on argumente logiquement sans apporter de sens définitif à une question. La logique philosophique est donc une condition nécessaire mais insuffisante car il faut encore donner une direction à cette pensée qui l’oriente vers une véritable réponse. Il faut une réponse logique pour con-vaincre notre étonnement. De même que le monde propre est à la fois appropriation et compréhension, le sens doit être signification (qui ne déroge pas à la logique) et direction (vers une fin). Et apporter une réponse, c’est avant tout pouvoir trouver quelque chose à résoudre. Comme dit Wittgenstein, « il n’y a pas d’énigme ; à partir du moment où une question peut être posée, c’est qu’elle admet une réponse ». Les énigmes n’existent pas en philosophie : si on n’« entrevoit » pas de réponse, c’est qu’on n’a pas la bonne question.

Apporter une réponse, c’est donc répondre à un problème posé qui suscite l’étonnement, ce qu’on appellera véritablement une problématique. Une problématique doit laisser entrevoir une réponse et intéresser celui qui la lit. Par exemple : en disant « respecter l’autorité », comment expliquer que cela signifie à la fois soumission irraisonnée et acceptation inconditionnée ? L’intérêt que suscite le travail philosophique est sans aucun doute cette cerise sur le gâteau qui reste à la fois la plus précieuse gratification et la meilleure preuve d’un travail réussi. C’est d’abord l’intérêt du lecteur, qui voit son étonnement tout à la fois maintenu et satisfait petit à petit, mais aussi l’euphorie du rédacteur qui se sent tel un démiurge disposant des outils créateurs de « sens » pour autrui. En cela, la philosophie contient quelque chose du divin.

CONCLUSION

Ce qui ne laisse plus de doute possible : qu’est-ce qui est une méthode universelle pour la philosophie, qui a un déroulement logique de la pensée capable de convaincre, et qui apporte une réponse à une problématique suscitant l’intérêt ? Seule la dissertation pourvoit à ces trois conditions. Elle n’est donc pas une exigence, mais une nécessité à la pensée.

Baudry Rocquin
Septembre 2004


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